10 décembre 2010
Extraits de l’avant-propos du livre testament de Ferhat Abbas
Vient de paraitre en Algérie
Le "testament politique" de Ferhat Abbas.
"Demain le jour se lèvera", titre sans doute inspiré de son célèbre livre "La nuit coloniale"
Derniere oeuvre rédigée avant sa mort : 1985.
Quelques extraits publiés dans "El Watan"
«Je suis au soir de ma vie. Ce livre est le dernier acte de ma vie politique. C’est un adieu à l’Algérie, à mes amis du Maghreb et à tous ceux que j’ai aimés et servis durant ma longue carrière. Et aussi un adieu à mes amis français de France et d’Algérie, particulièrement à ceux qui ont vécu à nos côtés durant notre terrible guerre de Libération, souvent au péril de leur vie.» (Ferhat Abbas)
J’ai vécu un demi-siècle sous le régime colonial. J’en ai subi les contrecoups autant si, non plus que mes autres compatriotes. Je n’appartiens pas à la chevalerie arabe, ni à la noblesse maraboutique, pas même à la «bourgeoisie» (…)
L’Europe a colonisé les autres continents au nom de la loi de la jungle et de ses intérêts. Le plus fort a asservi le plus faible. Elle a détruit des civilisations dignes de ce nom et réduit à néant des peuples (…)
En Algérie, cette colonisation a été diabolique. Nous avons été piégés au nom de je ne sais quelle annexion qui ne s’est réellement jamais réalisée ni dans les faits ni dans les esprits. Contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et au Maroc, la bourgeoisie française nous a privés de notre personnalité et de notre âme et ainsi nous neutralisa (…) L’Algérie devint la propriété du dernier venu qui nous appliqua l’administration directe, la politique du peuplement européen et sa prépondérance sur «l’indigène». Pour rendre la tâche plus aisée, on a fait mentir nos manuels scolaires. Des écrivains et des journalistes accréditèrent la thèse d’une Algérie, en 1830, musulmane, anarchique, pauvre, inorganisée et vacante. Pourtant, les officiers français qui ont chevauché tout le long du pays, notamment Saint-Arnaud, attestent du contraire.
Le racisme des Français d’Algérie n’était pas identique à celui de l’Afrique du Sud. Ce que les colons n’ont jamais admis est le fait que nous revendiquions pour échapper aux lois d’exception et nous élever à leur niveau. Cette revendication les rendait haineux et méchants, car ils avaient conservé de l’Arabe une peur viscérale venue du Moyen-Âge, peur attisée par la crainte de nous voir bénéficier des mêmes droits qu’eux. (…) «Je ne pouvais quitter ce monde sans évoquer une fois de plus le régime colonial. Si j’ai pris en exemple ma tribu et ma famille, c’est parce que ce qui nous est arrivé a été le sort de tous. Installé pharmacien à Sétif, la population de cette région me fit confiance et fit de moi un élu de la région, conseiller général, conseiller municipal, délégué financier, député, conseiller à l’Assemblée algérienne. A ces différents titres, j’ai parcouru l’Algérie.
Partout, j’ai retrouvé la même exploitation de notre peuple, les injustices qui l’avaient frappé, la misère dans laquelle il se débattait (…) J’ai vécu des années dans cette atmosphère. Elle créa entre les paysans et moi des liens indescriptibles.
Vingt ans après l’indépendance, les mêmes visites se poursuivent presque au même rythme qu’autrefois. Je ne suis plus qu’un vieillard malade, mais ils continuent à venir me voir. «Avez-vous besoin de quelque chose ?» «Non, nous venons prendre de tes nouvelles et te voir nous aide à supporter les nouvelles injustices !» (…)
En juillet 1962, l’indépendance acquise, nous nous sommes comportés comme un peuple sous-développé et primitif. Nous nous sommes disputés les places et nous avons tourné le dos aux valeurs et aux vertus qui nous ont conduits à la victoire. J’ai vu nos mœurs dégénérer en traumatisant l’Algérie musulmane comme elle ne l’avait été durant la guerre. Notre République algérienne a été affublée d’un appendice, celui de «démocratie populaire», ce qui veut dire en clair qu’elle n’est ni démocratique ni populaire. Nous subîmes deux dictatures, celle de Ben Bella, puis peu après celle de Boumédiène. Ben Bella prit pour modèle de chef d’Etat Fidel Castro, son régime totalitaire, son pouvoir personnel et son idéologie communiste. L’Algérie ne s’est pas reconnue et sombra dans l’inquiétude et le désordre, les passe-droits, le système D, l’arrivisme et les fortunes mal acquises (…) Boumediène eut le temps de dépecer ce qui restait de l’Algérie musulmane. Il ruina l’agriculture en contraignant les paysans à abandonner leurs terres par une «Révolution agraire» mal initiée, les attirant en ville à la recherche de leur pain grâce au mirage d’une industrie «industrialisante». Le commerce devint la proie de quelques-uns, proches du régime.
Tout ce qui a motivé notre insurrection a été saboté : le respect des droits de l’homme, celui des libertés individuelles et de la dignité du citoyen, le retour du fellah à la terre, le respect de la propriété privée. Nous nous sommes installés dans le provisoire et la médiocrité et avons cessé de travailler. Dans leur majorité, les Algériens ont confondu l’indépendance et Etat-providence. Tout un chacun se mit à attendre les pétrodollars. Or, voici qu’apparaît aux portes même d’Alger le terrorisme politique, qui n’hésite pas à tuer, à frapper des innocents et à engager notre pays dans une voie semblable à celle du malheureux Liban (…) Nous avons pris un retard mortel. Arriverons-nous en bonne santé à la fin de ce siècle ? Ne confondons pas démocratie, liberté avec intolérance et désordre public. Il est temps qu’un pouvoir fort et juste en même temps s’arme de bonnes lois, mobilise à nouveau le pays et nous contraigne à balayer devant nos portes.
Que nous réserve l’an 2000 ? Où va notre civilisation ? Gardons-nous d’émettre la moindre opinion. L’avenir appartient à Dieu et à ceux qui le feront. Peut-être le lecteur permettra-t-il à mon âge d’exprimer un souhait : celui de voir les générations de demain vivre de leur travail, s’entourer de bien-être et vivre en paix.
07:42 Écrit par Pataouete dans L'Algérie, Livre | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : ferhat abbas, algérie, mémoire
Commentaires
Écrit par : noelle | 10 décembre 2010
Dès l'après guerre (1945).
Mes commentateurs préférés ne sont pas inspirés ?
Écrit par : Z'Yves | 11 décembre 2010
Écrit par : noelle | 11 décembre 2010
Je parlais des vieux mâles bougons !
Écrit par : Z'Yves | 11 décembre 2010
Écrit par : noelle | 11 décembre 2010
Lorsqu'il écrit : "es Algériens ont confondu l’indépendance et État-providence"....Je pourrais me sentir en accord, mais je ne sais pas apprécier ce que je ne connais pas vraiment.
Concernant cet"État-providence", je pense qu'il ne sont pas les seuls, beaucoup d'habitants du monde fonctionnent ainsi, surtout en France ! lol
.....
Écrit par : alsacop | 11 décembre 2010
Pays colonisés....
Nous savons que ces pays se sont fait avoir 2x, lors de la colonisation et la seconde encore plus profond lors de l'indépendance, en plus là nous étions au 20ème siècle.
Personne ne peut vraiment contester cet état, maintenant l'on ne peut pas recommencer à l'infini, l'on ne peut pas non plus vivre sur cette mauvaise certitude....
Tous les pays ne vivent pas l'indépendance de la même manière et aujourd'hui tout n'est pas de la responsabilité du colonisateur....
Faudrait aussi regarder vers demain et faire "exploser l'avenir", des moyens existent !!
L'on parle de la Chine, de l'Inde....de l'Afrique Noire....Pourquoi pas de l'Afrique tout court ? Dans 50 ou 60 ans !!
.....
Écrit par : alsacop | 11 décembre 2010
Alors qu'elle soit noire ou blanche du sud,du nord ou de la corne est du côté de Djibouti,et bien l'Afrique est pillée et est épuisée.
Le pillage consiste à dire: c'est une coopération humanitaire,c'est une coopération économique,ou c'est une coopération énergétique (bonjour le sous-sol !)ou encore mieux ,c'est une coopération technico-militaire.De toute façon il ne faut pas s'étonner que les personnes prennent en haine un monde dans lequel ils ne trouvent plus leur place.
Pierre
Écrit par : Ulm Pierre | 11 décembre 2010
Écrit par : alsacop | 12 décembre 2010
Alsa, il faudra qu'un jour tu nous développes, chez toi, ta thèse des pays émergents,
Moi, je ne vois qu'exploitation de l'homme, 100 € de salaire mensuel en chine pour 70 h, Guerre civile, épidémie, famine, trucages électoraux et émigration vers les terres promises...
En Afrique, seuls les pays qui ont trois gouttes de pétrole, permettent aux classes dirigeantes de s'en mettre plein les poches.
La colonisation est ancrée dans leurs gènes comme l'invasion romaine et barbares chez les gaulois...
Écrit par : Z'Yves | 12 décembre 2010
En attendant continuons de nous "goinfrer" sur le dos de ces gens qui ne gagnent pas 100 euros par mois...Continuons de "saloper" la planète.....Continuer de rester sous la couette....LOL
Pour ma part je crois en l'Afrique....Il n'y a pas que 3 gouttes de pétrole !
....
Écrit par : alsacop | 12 décembre 2010
Alors je n'ai pas peur de le dire,la banque mondiale n'est-elle pas responsable ? N'a-t-elle pas fait pression sur les pays du Sud pour qu'ils développent des cultures de rente destinées, ces cultures, aux exportateurs afin de bien faire entrer au chaud des devises incontournables au remboursement de leurs dettes respectives Ce faisant ils ont dramatiquement réduit leur domaine d'agriculture vivriére ,cela même qui les rend indépendants et leur fait si cruellement défaut.
Pierre
Écrit par : Ulm Pierre | 12 décembre 2010
Écrit par : alsacop | 12 décembre 2010
Si je vous comprends bien nous assistons désormais à un colonialisme économique.
Écrit par : Z'Yves | 12 décembre 2010
C'est un pillage....
Écrit par : alsacop | 12 décembre 2010
Écrit par : rayan aladin | 13 mars 2011
Les commentaires sont fermés.